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« Pensez-y. » Elle y avait pensé – des images enivrantes. Les autres hommes n’avaient rien eu de remarquable. Sweeney les chassait de son esprit à sa guise, oubliant le désir qu’elle avait eu d’eux.
Richard, lui, l’obsédait.
La jeune femme arpentait son atelier, incapable de peindre. Sa métamorphose l’inquiétait : ce goût soudain pour les couleurs violentes, ces pouvoirs surnaturels, ces pulsions sexuelles. Elle se résolut à accepter ces changements, même s’ils s’avéraient troublants.
L’image du marchand de hot-dogs lui vint à l’esprit et la pensée de ce vieil homme souriant l’attendrit. Elle imagina son visage à divers âges de la vie. Elle eût aimé réaliser un portrait du vieillard dans lequel l’enfant, l’adolescent et l’homme de trente ans auraient transparu. Elle se munit de son carnet de croquis, tout en sifflotant.
Nombre d’artistes effectuent des esquisses rapides de leur sujet. Sweeney, plus perfectionniste, se plaisait à représenter les ombres et autres détails. À sa grande satisfaction, elle parvint à rendre l’expression presque enfantine du vieil homme. Elle dessina avec justesse, avec plaisir, avec aisance. Ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
Le marchand de hot-dogs s’appelait Elijah Stokes. Ce soir-là, il ferma sa boutique à l’heure habituelle, remplit un bulletin de dépôt, puis se rendit à la banque. Le vieillard aurait pu glisser son document dans la boîte aux lettres de l’établissement, mais il préférait avoir affaire à des humains qu’à des objets. Il lui plaisait de ressortir de la banque, son récépissé tamponné dans la poche. Dès qu’il rentrait chez lui, Elijah classait le reçu dans un dossier. Être ordonné lui évitait de perdre du temps.
Mr Stokes avait été marié quarante-quatre ans avec la même femme, jusqu’à la mort de celle-ci, cinq ans plus tôt. Ils avaient eu deux fils, aujourd’hui mariés et pères de famille. Elijah leur avait offert les meilleures universités et ses enfants exerçaient à présent des professions honorables. Le vieil homme avait rempli son rôle de père, ce qui lui procurait un certain apaisement.
Il aurait pu fermer boutique bien plus tôt. Il avait effectué des investissements astucieux et réalisé un capital. Il continuait à placer de l’argent, qui un jour reviendrait à sa famille et contribuerait à financer les études de ses petits-enfants. Elijah avait fixé l’âge de sa retraite à soixante-dix ans.
Comme le vieillard rentrait chez lui, il se remit à pleuvoir. L’automne arrivait. Elijah aimait cette saison, ainsi que le printemps, et ses températures clémentes. Le froid de l’hiver new-yorkais le glaçait jusqu’aux os. Il avait déjà envisagé de s’installer dans le Sud. Douce illusion : il ne trouverait jamais le courage de s’éloigner de sa famille.
Il lui restait à traverser un quartier mal famé avant d’arriver chez lui. Ses enfants le pressaient de déménager, mais le vieil homme habitait le même immeuble depuis la naissance de son aîné. Il demeurait attaché à ses souvenirs. Sa femme avait arrangé l’appartement avec goût et il témoignait une fidélité sans faille à ce décor désuet, dont chaque détail lui rappelait sa défunte épouse.
Habituellement, Mr Stokes ouvrait l’œil sur la dernière partie du trajet. Ce jour-là, il se montra moins vigilant. Un voyou jaillit d’une ruelle, lui bloqua le passage, les yeux brillants de haine. Une vive douleur explosa dans le crâne d’Elijah avant même qu’il pût voir son agresseur.
Le vieil homme s’écroula sur le bitume. Le délinquant se pencha sur lui, le traîna dans la ruelle, à l’écart des passants. Puis, alors même que le vieillard était incapable de se défendre, il le frappa sauvagement avec une batte de base-ball. Il lui fit ensuite les poches, s’empara des billets de banque qu’il trouva dans son portefeuille et prit la fuite. L’opération avait duré vingt secondes. Le type avait un certain entraînement.
Elijah gisait dans la ruelle, sentant la pluie tomber sur son visage – sensation toutefois très atténuée. Dans un dernier éclair de lucidité, il sut qu’il allait mourir. Il voulut penser à ses enfants, mais son cerveau refusa de coopérer. Sa femme lui apparut, avec son sourire d’ange. Cela suffit à Elijah Stokes pour partir heureux.
— Voici Jeopardy ! coassa le présentateur.
Sweeney s’installa dans son fauteuil, un grand bol de pop-corn sur les genoux. On présenta les trois joueurs. Comme chaque fois, elle observa leurs visages sans entendre leurs noms. Celui du milieu va gagner, se dit-elle. Sweeney se plaisait à deviner qui allait l’emporter. Ces derniers temps, elle relevait même ce défi un peu trop facilement à son goût.
Alex Trebek énuméra les questions par genre.
— Auteurs de romans policiers.
— Dick Francis, répondit Sweeney à voix haute, en croquant un grain de maïs soufflé.
— Boissons fortes.
— Absinthe.
— Royauté anglaise.
Charles II, songea-t-elle. Vraiment trop simple.
— Science.
— Fission de l’atome – à tous les coups.
— États américains.
— Delaware. Évident.
— Et finalement, l’infiniment petit.
— Les quasars, bien sûr !
Sweeney s’amusait de même à trouver les réponses avant que le présentateur ne fournisse des indices aux joueurs. Depuis peu, elle s’avérait très douée pour cette gymnastique mentale.
Le jeu se poursuivit. Les réponses de Sweeney aux cinq premières questions furent exactes. La jeune femme coupa le son du téléviseur, nerveuse. Elle se leva, se posta devant la fenêtre, regarda la pluie tomber. Ordinairement, ce spectacle l’apaisait. Ce soir, toutefois, la magie ne fonctionna pas.
Son désir très vif pour Richard Worth la perturbait, mais cette émotion était sans rapport avec son état d’âme du moment. La jeune femme se sentait triste. Et cela sans raison particulière.
Elle tenta de dessiner, mais ne parvint pas à se concentrer. Elle s’installa sur son canapé avec un livre. Après une heure de lecture, elle se sentit gagnée par la fatigue. Il n’était que 21 heures, mais elle avait sommeil. Elle se coucha.
Sweeney se glissa dans son lit avec délice, tandis que la pluie tombait sur les carreaux. La couverture électrique avait chauffé la place. Rien de comparable au manteau de Richard Worth, certes, mais la sensation n’en demeurait pas moins très agréable. Elle posa la tête sur l’oreiller et s’endormit quelques minutes plus tard.
Peu après minuit, elle s’agita dans son sommeil et repoussa ses couvertures. Elle marmonna des paroles incompréhensibles, battit des paupières. Sa respiration s’accéléra, comme si elle venait de courir.
Après quoi elle se calma. Son souffle s’apaisa.
Dix minutes plus tard, son cœur se remit à cogner dans sa poitrine. Sweeney ouvrit les yeux, sortit de son lit et traversa l’appartement sans allumer la lumière. La clarté des réverbères lui suffit pour contourner divers obstacles, puis pour s’orienter dans son atelier.
Elle posa une toile vierge sur un chevalet. D’un geste précis, elle pinça un tube de vermillon, étala la peinture sur sa palette. Le premier coup de brosse laissa une traînée de rouge brillant sur la surface blanche. Son choix se porta ensuite sur un tube de noir.
La jeune femme travailla pendant deux heures. Son pinceau se mouvait avec aisance. Elle n’entendit pas la sirène des pompiers qui passaient dans la rue. Elle ne sentit pas le froid sous ses pieds nus.
Sweeney éprouva tout à coup une impression de fatigue immense. Elle mélangea du rouge et du noir, ajouta une touche de couleur dans le bas du tableau puis plaça son pinceau dans un pot d’essence de térébenthine et sortit de l’atelier aussi silencieusement qu’elle y était entrée. Elle traversa l’appartement et regagna son lit.
Le réveil sonna à 6 h 30. Sortant une main hésitante de sous la couverture, Sweeney fit taire l’appareil. L’arôme du café lui donna le courage de se lever. Elle enfila une paire de chaussettes, tituba jusqu’à la cuisine tel un zombie. Comme chaque matin, elle se réjouit de posséder une cafetière dotée d’un programmateur : du café chaud l’attendait au saut du lit. La première tasse la réveilla. Sweeney se dirigea vers la douche, après s’être resservie.
Dix minutes plus tard, vêtue d’une tenue de jogging propre, elle se rendit dans son atelier. La pièce possédait deux pans de murs entièrement vitrés. Les jours de soleil, la lumière était fantastique.
Il était encore trop tôt pour jouir d’un éclairage naturel. Sweeney actionna l’interrupteur. Les spots, rivés au plafond, illuminèrent l’atelier.
L’artiste, qui connaissait cette pièce par cœur, s’étonna de voir un tableau inconnu sur le chevalet central. Qui avait bien pu poser cette toile à la place du paysage qui s’y trouvait encore la veille au soir ? Elle s’avança vers le tableau. Et resta en arrêt devant, le cœur battant.
Un homme gisait dans une ruelle, entre deux immeubles. La nature de la scène ne laissait aucun doute, bien que le décor fût stylisé. La tête du personnage baignait dans le sang. Il était mort. Les larmes aux yeux, Sweeney reconnut le marchand de hot-dogs.
À l’évidence, elle avait peint ce tableau durant la nuit. Pourtant, elle ne gardait aucun souvenir de cette séance de travail. Elle n’avait pas apporté le même soin que d’habitude aux détails, mais reconnaissait bien son style. De plus, sa signature figurait dans le coin inférieur droit de la toile.